L'aube et le cantique de la création

Le jour se levait à peine, mais déjà la chaleur du désert commençait à peser sur les épaules d’Élyân. Il était assis sur une pierre plate, usée par les siècles et les vents, à l’orée du camp. Devant lui, l’immensité...

L'aube et le cantique de la création

Le jour se levait à peine, mais déjà la chaleur du désert commençait à peser sur les épaules d’Élyân. Il était assis sur une pierre plate, usée par les siècles et les vents, à l’orée du camp. Devant lui, l’immensité ocre et grise fuyait vers l’horizon où le ciel pâlissait. Il avait passé la nuit à veiller, l’oreille tendue aux bruits du petit troupeau qui lui restait. À soixante-dix ans, le sommeil était une denrée rare et légère. Et ce matin-là, une vieille pensée le tenait, insistante, comme une mélodie oubliée qui revient sans cesse.

Ce n’était pas vraiment une pensée, d’ailleurs. C’était plus une présence. Comme si la terre sous ses sandales, l’air qu’il respirait, la faible brise qui apportait déjà une odeur de poussière et de thym sauvage, tout cela *était* une parole. Une parole muette et pourtant éclatante. Il ferma les yeux un instant. Et cela lui vint, non pas en vers, mais en images, en souvenirs, en une reconnaissance lente et profonde.

Il se revit jeune homme, près de la Grande Mer, terrifié par la puissance des vagues. Une tempête avait ravi trois bateaux de pêche. Les vieux parlaient du *Léviathan*, ce monstre des abîmes. Mais ce matin, dans le silence du désert, il ne voyait plus la terreur. Il voyait la majesté. Il se souvenait de la couleur de l’écume, d’un vert profond strié d’argent, et comment les eaux se dressaient comme des montagnes mouvantes avant de se briser. *Tu couvrais l’abîme comme d’un vêtement*, murmura-t-il en son for intérieur. Les eaux s’étaient tenues sur les montagnes, disait la sagesse des anciens. Elles avaient fui au son de Sa voix, s’étaient enfuies vers les creux qu’Il avait dessinés pour elles, et elles n’en franchiraient plus les limites. Ce n’était pas un récit de chaos, mais d’ordre. D’un ordre farouche et beau, imposé à la fureur même de la création.

Un bêlement plaintif le tira de sa rêverie. Une brebis s’était égarée vers un ravin. Il se leva, les genoux craquant, et siffla doucement. L’animal revint. Il leva les yeux vers les collines rocheuses qui commençaient à rosir sous les premiers rayons. *Tu fais jaillir les sources dans les vallées*, pensa-t-il. Il connaissait chaque point d’eau à une journée de marche. Ces sources qui coulaient entre les rochers, fraîches et constantes, étaient plus précieuses que l’or. Elles faisaient vivre les bêtes des champs, les onagres altérés. Et les oiseaux du ciel… Déjà, une nuée de moineaux descendait en piaillant vers un buisson d’épines plus vert. Ils bâtissaient leurs nids dans les branches fragiles, et leurs cris étaient une louange qu’eux seuls comprenaient.

Le soleil montait maintenant, dorant les sommets. La chaleur devenait palpable. Élyân se mit à marcher lentement, suivant une piste invisible. Il regardait la terre. Elle était dure, crevassée par la sécheresse. Et pourtant, à y regarder de près, une vie obstinée y fourmillait. Des petites plantes aux feuilles grasses, des fleurs minuscules d’un bleu pâle qui ne duraient qu’une matinée. *Tu fais germer l’herbe pour le bétail, et les plantes pour le service de l’homme.* Il se souvint des jardins irrigués près du Jourdain, des terrasses de vigne accrochées aux collines de Judée. L’homme peinait, suait, semait. Mais c’était Lui qui donnait la croissance. Le vin qui réjouit le cœur, l’huile qui fait luire le visage, le pain qui soutient la force. Tout venait de cette terre qu’Il avait solidement fondée, pour qu’elle ne chancelle pas à jamais.

Un ombre passa sur le sol. Un grand aigle tournoyait très haut, presque invisible dans la lumière. *C’est là que tu loges les oiseaux*, se dit Élyân. Les hautes frondaisons des cèdres du Liban, qu’il n’avait vues qu’une fois dans sa vie, lui revinrent en mémoire. Ces arbres étaient une forteresse de bois et d’ombre, une demeure pour les créatures. Et au-delà, les montagnes escarpées pour les chamois, les rochers pour les damans. Chaque créature avait son lieu, son heure, son besoin comblé.

Le jour avançait, implacable. À l’heure où le soleil écrasait tout de son poids de feu, Élyân trouva refuge sous un surplomb rocheux. L’ombre était fraîche. Il but à sa gourde, l’eau tiède ayant le goût du cuir. Il voyait au loin la plaine vibrer sous la chaleur. Et il pensa aux animaux nocturnes, aux jeunes lions rugissant après leur proie, demandant à Dieu leur nourriture. Quand le soleil se couchait, ils partaient en chasse. Et quand l’aurore se levait, ils se retiraient dans leurs tanières, cédant la place à l’homme qui sortait pour son labeur.

La cadence du monde. Le grand rythme.

C’était cela, peut-être. Cette histoire n’était pas une simple liste de merveilles. C’était un chant sur l’équilibre. Sur la sagesse infinie qui avait tout disposé avec mesure, avec grâce, avec une générosité qui frôlait l’extravagance. Les eaux et la terre, la lumière et les ténèbres, la faim et la satiété, le travail et le repos. Tout tenait ensemble par Sa parole.

Un vent plus fort se leva, soulevant des tourbillons de sable. Élyân baissa la tête. Il pensa au souffle de Dieu. *Tu leur retires le souffle, ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle, ils sont créés.* La vie n’était pas un droit. C’était un don. Renouvelé à chaque respiration, à chaque aube. Fragile et puissant comme la flamme d’une lampe.

Le soleil déclinait enfin, embrasant l’ouest de pourpre et d’orange. Les ombres s’allongeaient, bleuissant le désert. Une paix immense descendait. Élyân sentit une joie simple et forte monter en lui. Ce n’était pas une joie bruyante. C’était une acceptation émerveillée. La terre était pleine de Ses biens. Même cette terre aride, même cette vie rude.

Il se leva pour rassembler son petit troupeau. En regardant une dernière fois l’horitage en feu, une prière monta à ses lèvres, non pas apprise, mais jaillie du fond de ce long jour de méditation silencieuse.

« Que mes propres méditations Lui soient agréables. Moi, je me réjouirai en Lui. »

Et tandis qu’il ramenait les bêtes vers l’enclos de pierres sèches, vers la fumée du feu de camp et la voix des siens, il lui sembla que toute la création, des profondeurs de la terre aux étoiles qui commençaient à poindre, reprenait en chœur, dans un murmure infini, le cantique qui avait habité son cœur tout au long de ce jour béni.

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